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Aller au ciel pour voir
el irra

Traduction : Vanessa Capieu

ISBN :978-2-917897-33-1/ parution le 25 mai 2018
136 p / 20 x 28 cm / 22 €
 
Couverture cartonnée


Extrait                                    


Après quelques années passées loin de chez lui, Jesús revient dans son quartier des bas-fonds d’une banlieue andalouse où se côtoient violence et adversité, en espérant en secret y retrouver Irene...
Avec l’aide de Fae, son ami d’enfance, il tente d’échapper à la délinquance et à la marginalité en trouvant du travail. Mais Vargas, le frère exalté de son ami qui lui voue une haine tenace, va raviver les braises d’un passé jusque-là enfoui.
Véritable tragédie flamenca où la musique et la poésie se mêlent en filigrane à l’histoire, El Irra nous livre ici un portrait sans concession d’un monde qu’il connaît si bien mais qui laisse transparaître, au-delà de la dureté, de la violence omniprésente et de la désespérance, un chant d’amour lancé à sa terre.

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Après quelques années passées loin de chez lui, Jesús revient dans son quartier de la périphérie sévillane, à San Juan de Aznalfarache. Pourquoi est-il parti ? On l’ignore. Pourquoi revient-il dans ce lieu de misère, peuplé d’êtres en perdition qui luttent d’arrache-pied pour survivre au jour le jour ? Lui-même ne le sait pas. Ou si, peut-être : il y a Irene, cette ancienne fiancée, devenue mère juste après son départ, et qui survit depuis en se prostituant. Peut-être est-ce ce mince espoir de nouveau départ à deux qui anime Jesús et l’incite à s’accrocher pour tenter de se forger un avenir malgré tout. Et puis, il y a l’amitié aussi, avec ce vieux copain, le gitan Fae, toujours prêt à lui donner un coup de main. Mais aussi les vieilles rancœurs, la haine tenace que lui voue Vargas, le frère de Fae, la disparition mystérieuse de la mère de Jesús et la solitude nostalgique d’El Saetero, son père. Il y a que les apparences sont parfois trompeuses et que rien n’est jamais tout noir, ou tout blanc. Que le passé vous rattrape toujours, vous forçant à expier vos péchés.

C’est d’abord une réalité sociale actuelle qu’El Irra peint ici : les bas-fonds d’une banlieue andalouse qu’il connaît bien pour y avoir grandi, bien loin des clichés folkloriques d’une Séville touristique, festive et enjouée. Nous sommes juste sur l’autre rive du fleuve Guadalquivir, comme on dirait de l’autre côté du périphérique parisien, un autre monde déjà, peuplé de déshérités, dont le dénominateur commun, outre la misère, la violence et la précarité, outre la débrouille quotidienne et les trafics en tout genre, est l’absence de perspective, le désœuvrement, l’errance, et un désespoir presque inconscient mais bien présent face à la vanité de la moindre initiative : c’est bien ce qu’annonce le titre original de l’album, Palos de Ciego, littéralement, des coups donnés à l’aveuglette, ce que nous nommerions, nous, des coups d’épée dans l’eau, une énergie folle déployée encore et encore pour s’en sortir, et une absence de résultats à la clé. Bien entendu, l’aveuglement, ici, fait écho à celui de Jesús dont les yeux se dessilleront tardivement.

Car c’est bien une tragédie à laquelle nous assistons, dans toutes les règles de l’art, dont le déroulé était écrit depuis bien longtemps, et dont rien n’aurait pu changer l’issue. Et Jésus, le bien-nommé, à la fois victime et bourreau, devra vivre sa Passion jusqu’au bout.

Délinquance, drogue, marginalité, El Irra nous livre ici un portrait sans concession, hyperréaliste, en particulier dans ses choix de cadrage urbains, d’un monde dont il est issu et qu’à l’évidence il connaît dans ses moindres détails. Son dessin cru, sec, anguleux (visages taillés à la serpe, épuisés, sans âge, corps décharnés ou bouffis de tant de souffrances) fait défiler une galerie de personnages qui traversent l’album sans qu’on sache toujours qui ils sont ni si leurs phrases, parfois incongrues, lâchées aux quatre vents, sont l’expression d’un parcours accidenté, des ravages de la drogue, ou simplement de la misère de leur chienne de vie. De toute façon, ici, la parole n’est pas de mise. On ne s’exprime que pour plaisanter ou pour se défier, à coups d’insultes menaçantes ou affectueuses. C’est l’argot qui prime, dans toute sa verdeur imagée qui touche parfois au surréalisme. Syntaxe décousue, vulgarismes, voyelles comme mangées — en Espagne, ne dit-on pas des Andalous, comme une plaisanterie qui n’en est pas vraiment une, qu’on doit attribuer leur parler du Sud, comme aspiré, à la faim séculaire qui les tenaille et les pousse à gober certaines lettres ?

Et pourtant, ici, les mots qu’on ne prononce pas, ceux qui disent la misère, le désespoir existentiel, mais aussi l’amour, celui qui déchire les tripes et peut rendre fou, on les chante. N’est-ce pas ce que fait le Saetero, en revoyant son fils après des années d’absence ? C’est une copla (couplet) qu’il trouve pour s’exprimer. Car ici, le vers populaire du flamenco, dans toutes ses modalités, du cante jondo (chant profond) traditionnel à la chanson pop, plus contemporaine mais qui conserve les mêmes accents, est un fil directeur qui sous-tend la narration de bout en bout. Comme on pourrait le dire de musiques urbaines telles que le rap, le flamenco est là pour donner des mots à ceux qui n’en ont pas, pour les aider à énoncer leurs propres vérités par la transfiguration de la poésie populaire. L’omniprésence de la musique, des coplas ou vers chantés, ponctue l’action, la devance en exergue et emplit les ellipses narratives. Dans toute l’Andalousie, le cante jondo est et a toujours été le principal véhicule d’expression populaire, exutoire et consolation quand on n’a pas, ou plus, les mots. Pour exprimer, aussi, ce mysticisme si espagnol qui confine à la superstition. Prière et cante jondo sont intimement mêlés. On prie et on chante comme un seul cri lancé à la Vierge. Par cette musique ancestrale qui court en filigrane, cette histoire, véritable tragédie flamenca — on pense à Lorca, à ses adaptations au ballet par le grand chorégraphe Antonio Gadés — acquiert une dimension universelle.

    C’est aussi par son choix de couleurs, jamais criardes, hors d’une luminosité surexposée que pourrait induire un soleil aveuglant, privilégiant des tonalités plus sombres dominées par le clair-obscur, qu’El Irra transfigure son temps et s’inscrit dans une tradition picturale espagnole dont il s’est évidemment nourri. Ocres, sépias, rouges pourpre et grenat, vert olive, semblent jaillir de fonds assombris et, de même que certains personnages dont l’angle et le traitement naturaliste peuvent rappeler la peinture de Vélasquez ou de Murillo, les films de Buñuel, on pense à Zurbarán dans la façon de représenter certains intérieurs pauvres et sombres, à la claustration oppressante, ou encore à Goya dans le duel à mort qui ferme le récit.

    El Irra signe ici une œuvre ambitieuse, plus complexe qu’il n’y paraît et qui réclame au lecteur un effort d’élaboration : une sorte de western flamenco et crépusculaire aux différents niveaux de lectures, pétri de références, citées ou non. Mais l’essentiel est avant tout de s’y plonger, de se laisser porter par l’atmosphère qui s’en dégage, pour percevoir, au-delà de la dureté, de la violence omniprésente, de la désespérance, le chant d’amour que l’auteur lance à sa terre, comme une façon de louer la dignité et la pugnacité, aussi stérile qu’elle puisse paraître, du peuple des humbles qui sait l’art de ne pas se rendre. À coups d’épée dans l’eau, peut-être. À coups de cante, parce qu’il y en a un pour chaque état d’esprit, pour la joie ou la peine, pour chaque moment de la vie, mais que celui qui domine tous les autres, celui qui vous porte de la naissance à la mort, qui vous aide à traverser les aléas de la destinée humaine, solitaire, toujours, c’est la soleá.

Vanessa Capieu





Israel Gómez Ferrera, El Irra (Séville, 1979). Ex-serrurier et dessinateur de BD autodidacte, il s’est formé en dessin publicitaire à l’Escuela de Arte de Séville.
Deux années de suite, il est lauréat du prix Desencaja, concours de bande dessinée de l’Instituto andaluz de la Juventud : en 2001, pour De la piedra viene el hombre, et en 2002 pour El trastero leal. Parallèlement, il se consacre à la réalisation de courts-métrages numériques avec Los Últimos Monos, collectif sans but lucratif ni ambitions professionnelles. En 2004, il part sur la Costa del Sol pour exercer son métier de serrurier mais décide, en 2011, de quitter sa profession pour consacrer toute son énergie au roman graphique. En 2014, il publie avec son frère Dabí le comic policier A et la série de science- ction FSP. Escape, tout en étant illustrateur et créateur de BD indépendant.

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actua-bd  : il (El Irra) fait preuve dans son livre d’un indéniable talent pour maintenir son lecteur en haleine et pour restituer une atmosphère. Il esquisse ainsi un style et un univers qu’il a lui-même qualifiés d’un terme éloquent : IBERPUNK !
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